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Rencontre avec Bastien Martin – Raoul Servais, Mémoires d’un artisan.

Depuis quelques années, Bastien Martin coiffe plusieurs casquettes dans le monde du cinéma belge. Journaliste, assistant de production, puis directeur, il réalise aujourd’hui son premier long-métrage documentaire autour d’une figure emblématique du cinéma d’animation : Raoul Servais. Première Palme d’Or belge, animateur célébré dans le monde entier, le cinéaste surnommé le magicien d’Ostende n’avait pas encore été le héros de sa propre histoire. Heureusement, Bastien Martin est venu pallier ce manque. Rencontre à l’occasion de ce film, Raoul Servais, Mémoires d’un artisan..

Cinergie : Peux-tu décrire ton parcours un peu atypique dans le milieu du cinéma ? Bastien Martin : J’ai suivi une formation dans une école de communication, à Charleroi. Puis, j’ai enchaîné avec un master en Arts du spectacle à l’université de Liège. En sortant de mes études, j’ai travaillé comme journaliste indépendant, comme chargé de communication dans des boites culturelles, dans le théâtre notamment. En 2013, la société de production Les films du carré m’ont engagé comme assistant de production jusqu’en 2015. J’ai continué comme assistant, mais cette fois chez Dérives un atelier de production dédié exclusivement aux documentaires. J’y suis resté deux ans. Depuis janvier 2017, je suis retourné aux Films du carré, cette fois comme directeur de production. C’est chez Dérives que je me suis familiarisé avec le monde du documentaire d’une manière très concrète, ce qui m’a beaucoup aidé à la réalisation de ce film. 

C. : D’où est venue cette envie de faire un film sur Raoul Servais ?
B. M. : C’est beaucoup de hasards, mais c’est surtout le résultat d’une très belle rencontre. À ma sortie de l’université de Liège, en 2012, j’avais envie de faire un doctorat sur le cinéma d’animation en Belgique. J’avais commencé à rencontrer différents protagonistes, Patar et Aubier, et évidemment, je voulais rencontrer Raoul Servais, car il est incontournable dans le paysage de l’animation belge. Je ne le connaissais pas encore, mais j’ai tout de suite été surpris par sa disponibilité : dès notre premier contact, il m’a invité chez lui. À l’époque, je n’avais pas de permis de conduire et il faut savoir que Raoul Servais habite à Leffinge, à 12 kilomètres d’Ostende, autant dire au milieu de nulle part. Il m’a tout de suite proposé de venir me chercher à la gare d’Ostende… à moto. Ce petit parcours dans la campagne ostendaise avec cet homme de 85 ans a déjà été un moment unique pour moi. Il m’a accueilli avec une grande générosité. Nous nous sommes revu plusieurs fois et l’interview a vite dépassé le cadre scolaire. J’ai d’abord pensé à un livre d’entretien puis, de fil en aiguilles, je suis venu le filmer avec des amis. C’était le moment où il était en train de réaliser son dernier film, Tank. Avec ces rushes un peu improvisés, j’ai décidé de faire un dossier auprès des commissions d’aides et j’ai tout de suite obtenu les soutiens nécessaires à la réalisation de ce documentaire puisque le WIP et la RTBF ont accepté de financer mon projet. 

Bastien MartinC. : Pourquoi le choix de ce mot bien spécifique « artisan » dans le titre ?
B. M. : C’est, pour moi, le mot qui caractérise le mieux Raoul Servais, et je crois qu’il se vit également comme ça. D’ailleurs, il ne dit jamais qu’il est un cinéaste professionnel mais un cinéaste « semi-professionnel » ou encore, un « amateur qui travaille avec des outils professionnels ». Raoul n’a jamais fait de films pour l’argent ou pour la notoriété, mais uniquement pour le plaisir et c’est quelque chose qui se sent. Il a aussi beaucoup travaillé seul. Ce côté artisanal décrit aussi pour moi la joie de travailler, la passion d’un geste. Sous le mot artisan se cache des notions comme la noblesse, l’humilité, l’inventivité.

C. : Et ce mot a t-il également un peu guidé ton film, lui a donné en quelque sorte sa forme ?
B. M. : Oui, sans doute. Nous avons filmé presque 1 an avec des moyens assez modestes. Nous avons choisi la forme la plus simple possible pour cette raison. J’ai voulu filmer Raoul seul, sans autres interventions, sans intervenants extérieurs ou autres témoignages. Le sujet ne nécessitait pas de grands mouvements de caméra, des décors, des drones ou que sais-je… Tout s’est fait dans la modestie, à l’image même de cet homme, à hauteur d’homme si on peut dire. Cela nous permettait également de rester au plus proche de lui, dans l’échange et la complicité.

C. : Qu’est-ce qui t’intéresse dans les animations de Raoul Servais ? Peux-tu y dégager une ligne directrice dans son travail ?
B. M : Raoul a réalisé une douzaine de courts-métrages. D’un point de vue esthétique, il a produit des films visuellement très très différents. Pourtant, il y a toujours chez lui, du côté de la forme, une réflexion unique d’une part sur la lumière (avec un usage très marqué des clairs obscurs, du traitement des ombres), et d’autre part, sur la couleur. Pour moi, chaque film est marqué par une couleur prédominante : le rouge de Sirène, le vert d’Opération X70, le jaune de Pegasus. Pour ce qui est du fond, tous les films de Raoul sont des films engagés. Ils attaquent, de façon radicale et virulente, l’oppression, la terreur, la guerre, les injustices sociales mais toujours avec beaucoup d’humour, un humour souvent noir, parfois cynique, mais jamais totalement grinçant. C’est peut-être cet humour qui permet à cette œuvre de traverser le temps. On y sent tout l’humanisme de ce cinéaste. Il parvient à créer une véritable complicité entre lui et le spectateur. Raoul est un raconteur d’histoires, quelqu’un qui a envie de raconter quelque chose à quelqu’un, et cela se sent dans son travail.

C. : Y a t-il un film en particulier qui a ta préférence ?
B. M. : Ah c’est horrible comme question ! Peut-être Chromophobia, l’histoire de cette ville envahie par l’armée noire qui vient voler les couleurs aux habitants. Ce n’est peut-être pas le film le plus abouti techniquement, bien qu’on y trouve des inventions géniales, mais c’est un film qui me paraît très personnel et totalement universel. C’est un film qui ne vieillit pas. 

C. : La réalisation de ce documentaire a t-elle changé ton regard sur son travail ?
B. M. : Oui, mon regard a changé. Lorsqu’on voit des films, on interprète les choses et elles ne sont pas forcément dans les intentions du réalisateur. Raoul fonctionne à l’instinct, il cherche toujours la meilleure façon de raconter, jamais les effets. J’ai compris, en discutant profondément avec lui, la part de spontanéité et d’évidence de son travail d’animateur. Cela m’a permis, de manière personnelle, de comprendre qu’il faut apprendre à se faire confiance, à agir à l’instinct. 

Raoul ServaisC. : Quelle a été son degré d’implication dans le projet ?
B. M. : Il a été total. Raoul ne se pose pas comme un grand maître, qu’il est pourtant. C’est une personne extrêmement disponible, qui s’est prêté au jeu avec une grande générosité et une grande gentillesse. Il était un peu comme un grand-père pour l’équipe, il nous faisait de la soupe, s’occupait de nous ! C’est exactement comme pour ses films. Quand il raconte quelque chose, c’est pour quelqu’un ! Avec nous, il s’est livré complètement, même s’il n’aime pas tellement parler de lui. 

C. : Comment le film a t-il été reçu ?
B. M. : Le film s’est terminé début juin 2017. Il a été diffusé sur Arte Belgique et sur la Trois. Nous sommes en train de l’inscrire aux festivals, et de penser à des diffusions avec le Fonds Raoul Servais qui a été un collaborateur très précieux. On aimerait bien que le film soit diffusé au festival de Gand qui est une ville très importante pour Raoul puisqu’il y a fondé la section Animation à l’académie Royale des Beaux-Arts de la ville. Pour l’instant, on ne sait rien, on attend.

C. : Quels sont tes nouveaux projets ?
B. M. : J’ai plusieurs projets en cours et notamment je suis en pleine écriture d’un documentaire sur les jeux vidéos, plus précisément sur ce que l’on appelle l’e-sport. C’est la pratique compétitive à haut niveau des jeux vidéo, et cela se déroule dans des stades le plus souvent, pas sur internet (qui est encore une autre discipline). Je veux suivre des jeunes passionnés par ces compétitions car je pense que dans quelques années cette pratique aura une audience incroyable. Ce projet semble très différent de mon premier film, mais ça aborde aussi, d’une autre manière, l’image et quelque chose qui a à voir avec la rigueur obsessionnelle…

Sarah Pialeprat

Source : Cinergie. Retrouvez l’article complet et la vidéo sur Cinergie

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